En économie, la compétition ne gagne pas, en politique non plus
La quiétude de la terre bourguignonne, qui a donné naissance à la "Cave", une initiative intellectuelle profitable au sein du parti des Verts, m'incite à la réflexion.
Une réflexion à bâtons rompus qui mêle économie et politique interne verte. Il faut croire qu'on pense mieux à ne rien faire à l'ombre d'un bon breuvage local. Ici, je vénère la dive bouteille, chère à Rabelais et les 35 heures, véritable divinité à deux faces !
L'idéologie dominante, le consensus médiatique, édifie la concurrence ou compétition en vérité incontournable et incontestable. Pourtant les travaux issus du même corpus intellectuel et des observations dans la sphère du réel mettent en évidence de multiples anomalies au paradigme de l'économie néo-classique. J'en évoquerai plusieurs.
La première relève de l'expérience : si la concurrence est au cœur du raisonnement économique, force est de constater qu'elle conduit inévitablement à sa propre négation, la création de situations monopolistiques, non concurrentielles qui ne sont limitées que par l'intervention de la puissance publique quant elle le peut. Le paradigme atomiste du libéralisme politique (une multitude d'individus mus par des buts égoïstes mais qu'aucun ne peut imposer par son seul vote, finissent par former un intérêt général) transposé en économie sous la forme du marché de concurrence pure et parfaite, s'il décrivait un optimum économique, devrait tendre à s'imposer naturellement à chaque fois qu'on favoriserait par le cadre juridique les conditions qui le font naître. Hors l'inverse se produit. Historiquement tout affaiblissement de la contrainte publique, toute libéralisation du marché tend à favoriser la réduction du nombre d'offreurs, l'augmentation de taille des survivants. Le dernier avatar de cet état de fait, nous le vivons aujourd'hui, les moyens techniques qui ont permis la globalisation ont également permis l'émancipation des firmes internationales à l'égard des contraintes politiques locales, non qu'elles cessent d'obéir aux lois en vigueur mais leur taille, la liberté de circulation des capitaux leur permettent d'aller ou bon leur semble et de peser sur les politiques publiques.
La course à la taille critique, la "nécessité" d'être lisible par les marchés financiers les incitent à être "leader sur leurs marchés" et sinon, quand elles ne le peuvent pas, à décrocher et vendre. Mais on peut aussi se demander si d'autres raisons, endogènes, ne favorisent pas cette annihilation tendancielle de la concurrence.
En tout état de cause, l'observation de la sphère économique aboutit à des résultats diamétralement opposés à ceux de la sphère naturelle : les écosystèmes, milieux apparemment très "concurrentiels" ou règne une forte prédation n'évoluent pas spontanément vers des situations de "monopole", au contraire la totalité des espèces coopèrent au maintient du système dans la diversité et la profusion. La prédation imparfaite agit en régulateur du système sur la "marge", s'il en était autrement le système tout entier irait vers sa propre destruction.
Parallèlement un faisceau de recherches met en évidence l'efficacité des mécanismes de la coopération. Coopérer signifie préférer un résultat collectif à un gain individuel. Si des mécanismes de coopération peuvent se développer dans un environnement concurrentiel, elle n'en demeure pas moins l'inverse de la compétition.
La recherche des relations de coopération prend differentes formes et différents noms, selon l'aspect qui est mis en valeur mais fonctionnellement, le but est le même : l'intégration du processus de production, la limitation des conflits.
Au sein des entreprises les méthodes de management, les techniques de communications sont largement diffusées afin d'obtenir la participation des salariés aux buts de l'entreprise. Sous sa forme la plus achevée, cette approche se traduit par une "culture d'entreprise" qui peut être confortée par un intéressement matériel aux résultats financiers. On objectera sans doute la dimension idéologique, normative, voir franchement "totalitaire" de ces techniques. Mais qu'on s'accorde sur ce point ou non, l'objectif est bien la "coopération" au sens qui a été évoqué et on peut raisonnablement penser qu'elle concourre à l'efficacité de l'ensemble Car il existe une maladie congénitale de toute organisation la solidarité globale s'efface au profit de solidarités restreintes, de baronnies, l'individu même tend à se ménager un espace de "liberté" qui garantisse son pouvoir de négociation. Ces dissociations génèrent un bruit de fond, des pertes d'informations, ralentissent les processus de décision, produisent des conflits. Le temps consommé à gérer la négociation interne est prélevé sur la productivité globale.
La recherche de la coopération dépasse le cadre de l'entreprise pour concerner les relations clients fournisseurs. Les relations de partenariat impulsées par les grandes entreprises, les concepts d'entreprises réseaux traduisent cette même recherche d'efficacité collective entre unités "indépendantes". On s'efforce de diluer les frontières juridiques au profit de la continuité de service.
L'informatisation de la société a très fortement favorisé cette tendance de plusieurs manières :
- l'informatique est avide de normes, de standard, de protocoles, de langages communs qui garantissent le transport de l'information et son traitement et il n'est pas surprenant que dés sa naissance, des situations de quasi monopoles se soient développés.
- La vitesse de diffusion et d'évolution des outils informatiques a favorisé au sein des entreprises des habitudes de partages des savoir-faire. L'ordinateur, cette machine bornée, psychorigide, acariâtre nous a tous, un jour, contraint à demander l'"aide d'un ami" mais elle nous a aussi institué en sauveur désintéressé à notre tour.
- L'évolution des interfaces hommes-machines, l'intégration croissante des traitements en flux ont favorisé le développement de traitements collaboratifs, l'intégration et l'automatisation croissante des traitements de données. On pourrait parler de communication composite (a l'image de matériaux composites) imbriquant fortement communication humaine et traitement automatisé d'information
- La demande des usagers a favorisé l'universalité des moyens et nourrit une culture de la coopération et de l'échange (Un courant de pensée auquel les verts se réfèrent souvent, souligne l'évolution de la société "post-industrielle" vers une "économie de la connaissance", à la production de plus en plus dématérialisée, où l'explosion des savoir-faire nourrit des solidarités techniques, où la valeur se réalise globalement, justifiant une nouvelle relation entre travail, solidarité et revenu).
- L'informatisation a permis une réduction des coûts de transactions de toute nature. Dans le genre la prime revient à la finance ou une opération de vente qui autrefois se serait limitée à une simple écriture comptable d'entrée-sortie entre acheteur et vendeur peut aujourd'hui s'accompagner d'une profusion de transactions de vente et revente successives au gré des fluctuations des cours. Il est devenu préférable aux entreprises de pouvoir atomiser les échanges clients-fournisseurs et de pouvoir les traiter avec la même simplicité que des flux internes. Les avantages de la continuité de service favorisent des coopérations étendues établies dans le cadre de relations stables contractualisées.
D'autres motivations y concourent sans doute mais ce qui me semble important est que globalement les tendances techniques lourdes de l'"offre" accréditent la supériorité des relations de coopération sur l'environnement concurrentiel. On pourrait également citer la durabilité des relations de partenariat dans l'aéronautique entre entreprises "concurrentes" qui s'explique par l'importance des marchés et des investissements. Le secteur ne compte plus que quelques opérateurs fortement coalisés.
Si l'on regarde les échanges transnationaux, on constate que l'essentiel des échanges est en liaison direct avec quelques centaines de grandes firmes internationales dont certaines ont un chiffre d'affaire supérieur au PIB de certains états de taille respectable.L'univers du "libéralisme économique" s'éloigne de plus en plus des hypothèses de base d'un marché de concurrence pure et parfaite. Tout au plus subsiste un vernis idéologique ou devrait-on dire religieux. Il est donc absurde de fustiger l'ultra libéralisme, comme le font souvent les alter mondialistes. Il serait plus juste de parler d'ultra libéralisme de marché de main-d'œuvre puisque c'est de cela dont il est question. Pour le reste, il vaudrait mieux parler de communisme privé ! Communisme, puisque l'intégration des marchés financiers aboutit a une appropriation collective des moyens de production et privé puisque la forme juridique relève de la propriété privée.
Information et coopération : Les Verts à l'heure du choix
Ce serait un paradoxe qu'un parti comme le nôtre, ne fasse pas de la "coopération" le cœur de sa réflexion sur l'avenir des processus de production, dépassant du coup le débat de la propriété né avec la question sociale. La coopération est vouée à structurer les relations professionnelles entraînant ou accompagnant la concentration croissante des organisations économiques et leurs ramifications extra-nationales. Dés lors la question n'est pas de savoir si le libéralisme est bon ou mauvais : sans régulation politique, il est condamné. C'est à ses partisans de nous expliquer en quoi le système qui se met en place est légitime bien que non libéral et comment il pourrait n'être pas en conflit avec la démocratie et le principe de citoyenneté.
Nous pouvons admettre que la rationalité économique impose une structure qui dépasse le cadre de l'état nation mais nous ne pouvons pas admettre l'établissement d'un suffrage censitaire implicite qui concentre le pouvoir économique – devenu le véritable pouvoir politique - entre les mains d'une nouvelle aristocratie, de nouvelles dynasties régies par le droit du sang et jalouses de leurs privilèges, qui s'emploient à contourner ou à réduire les législations qui pourraient les "spolier". Que cette élite admette volontiers de nouveaux venus, ne change rien. Il en a toujours été ainsi de toutes les aristocraties. Leur pouvoir n'en est pas moins exclusif, égoïste, antidémocratique et occulte.
L'idée d'une gouvernance planétaire semble la bonne réponse à cet état de fait ou plutôt cet état de force. Elle a le seul défaut d'être improbable à un horizon prévisible. Peu de nations sont prêtes à abandonner une parcelle de leur autorité pourtant factice sur certains aspects, au profit d'ensembles plus vastes. Le cas européen en est la démonstration. Les traités internationaux s'ils paraissent répondre partiellement à cette idée d'une gouvernance planétaire font la part belle au lobbying. La complexité des négociations multilatérales ne favorise pas le débat démocratique.
C'est encore un paradoxe qu'un parti comme le nôtre qui a cru faire de la politique "autrement" fonctionne en interne sous le régime de la compétition et non celui de la coopération. Tous les courants nous expliquent qu'ils sont "utiles" à la démocratie qu'il faut bien que se discute la ligne du parti. On a été jusqu'à convoquer les sociologues et les politologues qui nous ont expliqué savamment que les tendances c'était normal....
Il y avait dans les paroles de nos doctes gens un sympathique côté conseil radiophonique : "votre fils se masturbe ? mais vous savez, c'est normal, ils font tous cela…" Je veux bien les croire. Je fais pourtant une différence entre un parti de 150 000 adhérents et un de 8000. Et le résultat est bien la : un système hautement compétitif et faiblement coopératif, au point qu'on n'hésite pas a redoubler certains postes ou à les contrebalancer pour "équilibrer" le jeu. Non seulement il y a compétition mais en plus nous veillons à ce qu'il n'y ait jamais de vainqueurs. Nous cumulons donc les désavantages de la compétition sans pouvoir espérer l'inévitable concentration progressive qu'elle pourrait engendrer et donc les relations de coopération qui font l'efficacité des organisations.
C'est encore un paradoxe que nous ayons fait de la "mutualisation" un des maîtres mots de nos discours. Il est vrai que la où la mutualisation a fonctionné dans le parti, les résultats sont plutôt positifs : avec très peu de moyens et beaucoup de bonne volonté nous avons mis en place un réseau d'outils de communication électronique "efficaces" en terme économique (encore insuffisant en terme d'impact militant mais pour cela il manque le nerf de la guerre et la clarté de l'image médiatique).
Cela nous laisse imaginer ce que pourrait être ce parti si pendant 5 ans nous pouvions faire converger nos énergies au moyen de relations de coopération, au lieu d'imploser tous les 2 ans : manifestement le moteur à implosion n'est pas au point.
J'invite donc chacun à méditer cette réflexion sur la coopération. En raison de notre culture écologiste, nous avons la capacité de tirer le meilleur parti d'un fonctionnement coopératif. Face aux grosses machines des autres partis, nous pouvons tirer partie de notre faiblesse numérique, décider rapidement, partager la même information, dépasser le handicap du nombre par la solidarité et l'enthousiasme.
Face au Grenelle, la réaction concertée de nos élus va dans ce sens, c'est un bon début, même si la tonalité gagnerait à être affinée et les possibles effets collatéraux à être mieux évalués.
Nous avons désormais une échéance critique en décembre : la réforme des statuts. Nous pouvons en faire une simple formalité si nous acceptons le principe d'efficacité.
Nous pouvons aussi en faire le cercueil de nos ambitions politiques en nous accrochant au passé.
Nous passerions ainsi de la Cave, au caveau.
Coulanges, Aout, octobre 2007
dimanche 28 octobre 2007
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